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Chronique d’une guerre intérieure.

La voie des Mages

Le bourdonnement est minuscule et pourtant il a la précision d’un sniper.

Je gratte. Mais je ne gratte pas la peau. Je gratte l’idée que j’ai été attaqué.
Je gratte l’idée que quelque part, dans l’univers, une entité a signé un contrat disant :
Toi, tu vas souffrir un peu, gratuitement, et tu ne pourras rien y faire.

C’est là que ça dérape.

“Mosquito is not your enemy.”

Cette phrase, je l’ai entendu dans la torpeur moite d’un temple asiatique, juste après la pluie. Un moine bouddhiste, retiré du monde, observait avec un léger sourire les démangeaisons d’un jeune voyageur qui voulait absolument avoir raison.

“L’ennemi, c’est l’ego !”

C’est la réplique que j’aurais pu lâcher, plein d’entrain et de certitudes — comme si nommer l’ego suffisait à le dissoudre. Mais ce n’était pas ça, l’enseignement. Pas encore.

Je repense à cette scène parce qu’elle est trop humaine pour être innocente.

“Je ne tolère pas ça ici.”

En France, dans la torpeur de l’été. Une personne qui enseigne les voies sacrées, se balade, une raquette électrique à la main. Elle chasse et exécute des mouches un peu trop velléitaires, qu’elle “n’accepte pas” dans “son espace”.

Et moi, aussitôt, je sens monter une autre intolérance — plus chic, mieux habillée : le mépris. Comme si j’étais immunisé parce que je voyais la contradiction.

Je ne suis pas immunisé. Je suis juste en train de changer d’ennemi.

“Reste maître de l’harmonie intérieure.”

Aux Canaries, sur un rooftop, je guidais une méditation sur cette thématique universelle. L’univers a répondu avec une précision co(s)mique : une nuée de mouches venue du champ voisin a recouvert chaque membre de l’assemblée.

Les corps se sont tendus. Les mains ont voulu chasser. Les visages ont voulu grimacer.

« Fly is not your enemy. »

Quelque chose lâche, tout le monde se détend : les mouches sont toujours là, mais la guerre intérieure a cessée. Moment suspendu de béatitude.

Et c’est là que j’ai compris ce que le moine avait pointé, sans discours.

“L’ennemi est l’illusion de l’ennemi.”

Le moustique n’est pas l’ennemi.
L’enseignant à la raquette n’est pas l’ennemi.
L’Ego n’est pas l’ennemi.

Ce qui me fait trébucher, c’est ce petit mécanisme intime :

  1. Quelque chose me gêne.
  2. Je le nomme “problème”.
  3. Je le transforme en “agression”.
  4. Je m’accorde un droit : je peux éliminer ce qui m’agresse.
  5. Et je me sens légitime.

C’est très efficace. C’est pour ça que c’est dangereux.
À petite échelle, c’est “juste un insecte”.
À plus grande échelle, c’est une permission intérieure.

“Je peux éliminer ce qui me gêne.”

Dès que cette phrase s’installe, il suffit d’un glissement d’échelle pour tolérer l’élimination de tout ce qui dérange — jusqu’à accepter l’intolérance en soi, et normaliser l’élimination du vivant, quelle que soit sa forme.

Ce qui était un jeu de la manifestation pour nous apprendre la tolérance devient, si on n’y prend pas garde, une source d’illusion destructrice du vivant.

“L’ennemi n’existe pas.
Seulement l’illusion de l’ennemi.”

Alors je reviens au bourdonnement.
À la démangeaison.
À cette envie de “gagner”.

Et je tente autre chose.
Je regarde naître l’illusion.
Je respire, et me dis :

“Contre quoi est-ce que tu luttes ?”

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